« Pour le dire avec des fleurs » de Pierre Gascar

livre "Pour le dire avec des fleurs"Au détour d’une recherche sur le site marchand d’une librairie, le livre de Pierre Gascar m’a été présenté parmi d’autres suggestions d’ouvrages. J’ai été attirée par son titre. Pour le dire avec des fleurs… On pourrait penser de prime abord découvrir un roman évoquant le langage des fleurs de l’époque victorienne (thème au cœur justement d’une de mes précédentes lectures, Les fleurs sauvages de Holly Ringland). Il s’agit en réalité d’une œuvre singulière dans la littérature française contemporaine, sorte de promenade littéraire mêlant science naturelle, souvenirs de jeunesse et réflexion écologique.

À propos du livre Pour le dire avec des fleurs

Pour le dire avec les fleurs propose à ses lecteurs une exploration sensible et savante du monde végétal. Parue en 1988 chez Gallimard, cette œuvre est difficile à classifier ; ce n’est pas vraiment un essai, ni une autobiographie. Elle s’inscrit dans une tradition littéraire qui mêle observation scientifique, poésie et réflexion philosophique. Pierre Gascar y déploie une écriture précise et évocatrice, qui interroge la nature, la mémoire et la condition humaine à travers le prisme des plantes et plus particulièrement des fleurs.

Le livre mêle des observations botaniques à des réminiscences de l’enfance, à des références aux grands naturalistes du passé, ainsi qu’à une réflexion sur la raréfaction tragique des espèces végétales, thème central qui donne à l’œuvre une dimension assurément écologique. Un signal d’alarme émis par l’auteur il y a près de 40 ans et qui demeure criant d’actualité… Ce thème est traité avec une conscience aiguë de l’interdépendance entre l’homme et son environnement. L’œuvre souligne la nécessité de préserver la diversité végétale comme un patrimoine essentiel à la vie humaine. En ce sens, Pour le dire avec les fleurs est non seulement un hommage à la nature, mais aussi un appel à la vigilance et à l’émerveillement face à la fragilité du monde vivant.

À propos de l’auteur, Pierre Gascar

Pierre Gascar, pseudonyme de Pierre Fournier, est né à Paris en 1916 et mort en à Lons-le-Saunier en 1997. Critique littéraire, écrivain, essayiste et scénariste, il a remporté le prix Goncourt en 1953 pour – fait rarissime – deux œuvres à la fois, Les Bêtes et Le Temps des morts. Son écriture est marquée par une exploration de la relation entre les plantes, les animaux et les humains, mêlant réalisme, poésie et sensibilité écologique. La guerre fait aussi partie de ses sources d’inspiration. Fait prisonnier en Allemagne durant la Seconde Guerre mondiale, il fut transféré dans un camp disciplinaire ukrainien à la suite de plusieurs tentatives d’évasion.

Gascar a passé une partie de son enfance dans le Périgord, région qui a profondément influencé son rapport à la nature. Il a beaucoup voyagé pour le compte de l’OMS et étudié la raréfaction des espèces végétales, ce qui n’a pas manqué de nourrir son engagement en faveur de la protection de l’environnement.

Mon avis, mêlé de morceaux choisis

J’ai été touchée par la poésie et la sensibilité qui émanent de Pour le dire avec des fleurs, autant que par la finesse des observations autour des menaces qui pèsent sur le vivant. Certains chapitres m’ont davantage parlé que d’autres. J’ai parfois dû m’accrocher pour ne pas me perdre complètement dans les très longues phrases, un peu indigestes pour moi. Autre sujet de frustration : l’auteur fait référence à beaucoup de plantes sauvages dont j’ignore complètement l’apparence. Interrompre sans cesse sa lecture pour faire une recherche internet n’est pas des plus agréable à mon goût, alors je suis souvent restée dans mon ignorance… La lecture de cet ouvrage est certainement plus fluide et plus riche pour les experts en botanique.

Dans le premier chapitre de Pour le dire avec des fleurs, Pierre Gascar nous convie au cœur d’une salle d’archives du Muséum d’histoire naturelle de Paris, qui abrite un « gigantesque échantillonnage » de la flore mondiale. Un cimetière botanique, « où les tombes sont dûment fleuries, mais au-dedans ». J’aime la précision avec laquelle il tente de nous partager l’odeur si caractéristique qui règne en ce lieu. Je me demande si elle est comparable aux effluves vraiment particuliers qui émanent de ma boîte de végétaux séchés…

Je suis sensible aux mots qu’emploie l’auteur pour décrire avec délicatesse les fleurs des herbiers :

« Qu’elle ait trois mois ou trois siècles, la fleur séchée est d’une égale pâleur, d’une égale transparence tissulaire ; et si la feuille est plus ou moins brunie, elle le doit simplement à sa nature, à l’espèce à laquelle elle appartient. Fossiles fragiles, mais promis à l’éternité, pour peu qu’on leur épargne tout contact brutal ; on sent, sous le bout du doigt qui les effleure, le relief des nervures durcies, la fine résille du limbe, lecture aveugle où déjà la plante renaît. »

« Le souffle d’existence que la plante fanée depuis des années trouve dans son odeur brusquement libérée nous porte en deçà de son existence, nous fait remonter l’interminable lignée dont elle était l’aboutissement, surtout quand l’espèce à laquelle elle appartient ne s’est pas prolongée jusqu’à nous, comme c’est maintenant le cas, très souvent. »

Pierre Gascar nous fait profiter de son érudition. Son livre est truffé d’informations sur le monde végétal. Parmi celles qui m’ont marquée, il y a la remarquable longévité de certaines graines restées au sec. Ainsi, celles du séné (petit arbuste à fleurs jaunes) peuvent encore germer au bout d’un siècle et demi, et celles de la marguerite des champs au bout de deux.

L’écrivain nous confie à plusieurs reprises son ambivalence au sujet de la cueillette des plantes, décrivant ce plaisir comme son « fardeau végétal ». En fin de chapitre VII, il semble trouver néanmoins un arrangement avec sa conscience :

« La cueillette individuelle des plantes sauvages, en dépit de ses effets à long terme, ne peut pas être considérée comme un attentat contre la nature. Que nous nous emparions « pour le plaisir » de certaines de ses productions nous rapproche d’elle, la fait répondre à notre obscur désir d’établir une relation, aussi précaire soit-elle, entre certains moments de notre vie intérieure et la vie, non moins secrète et enclose, du monde végétal. Ce gain d’intimité fait de nous potentiellement les protecteurs des plantes sauvages, alors même que par la cueillette, nous nuisons à leur maintien ou à leur propagation. Car, gagnés au végétal, nous sommes portés à inverser notre action, à agir par différents moyens en faveur d’une préservation générale des espèces, à dénoncer, pour commencer, les grandes nuisances de la civilisation moderne, qui représentent pour la flore des atteintes d’une autre importance que nos bouquets de quatre sous ou nos prélèvements d’herborisateurs. »

Les observations botaniques de l’écrivain ne sont jamais éloignées de considérations philosophiques et/ou politiques :

« Les Chinois, dont la morale trouve, depuis des siècles, ses symboles dans la vie de la nature, ont, au cours leur histoire, développé, en bien des occasions, le thème des « cent fleurs » qui exalte les bienfaits des différences, de la variété, dût-elle entraîner des oppositions, à l’intérieur d’un ensemble. En un mot, la tolérance doit pouvoir se concilier avec la solidarité, la fraternité, constituer une source d’enrichissement moral et intellectuel. En fait, cette heureuse formule n’a jamais pu être appliquée politiquement. On l’a vu sous Mao Tsé-toung, à la fois dictateur et poète. Les « cent fleurs » ne fleurissaient jamais que dans les discours ; les « cent fleurs », certes, mais on exigeait que vous vous défassiez de vos épines, pour prendre place dans le bouquet. »

Au chapitre VI, l’auteur s’intéresse aux grands théoriciens de l’agriculture de la rationalisation. Le plus notoire représentant en France fut certainement Adrien de Gasparin, agronome, haut fonctionnaire et homme politique.

« Avec Gasparin apparaissait déjà la religion de la productivité qui, quelque cent ans plus tard, allait déterminer une nouvelle forme de civilisation bannissant, dans le domaine de l’agriculture, le morcellement trop grand des terres, les formes archaïques de leur exploitation, l’esprit de modicité et de lésine, c’est-à-dire impliquant, dans un premier temps, l’écrasement ou l’élimination des attardés, des faibles. Déjà, en voulant imposer par des moyens judiciaires la lutte contre les mauvaises herbes (on les appelle aussi les plantes adventices, adjectif qui désigne un surplus fâcheux), Adrien de Gasparin, s’il semblait être uniquement soucieux du bien commun, se trouvait en réalité amené à défendre les intérêts des agriculteurs les mieux pourvus. »

Je partage le point de vue de Pierre Gascar au sujet du sort réservé aux « mauvaises herbes » :

« L’introduction de puissants moyens chimiques dans cette lutte fausse le jeu, en le conduisant inévitablement à son terme, par l’élimination définitive d’une des parties confrontées, les plantes adventices. Toute forme d’extermination attente à l’ordre naturel, et c’est la pire fatalité de notre époque que de nous avoir pourvus de moyens de destruction illimités. »

Oscillant entre optimiste et vive inquiétude, l’auteur achève son œuvre sur ces mots :

« J’ignore, bien sûr, quelles suites aura effectivement la lutte entreprise, d’une façon bien timide encore, pour la sauvegarde de nos espèces végétales menacées, mais je crois que prendre conscience du péril auquel elles sont exposées est déjà leur donner un surcroît d’existence. Les plantes indigènes disparues de notre sol n’y repousseront jamais. Il nous reste, pour les lendemains du genre humain, à placer notre espoir dans les chances de l’invincible nature, dans les cycles sans fin de l’évolution d’où naîtront, à partir de nos plantes survivantes, des fleurs plus belles encore que celles que nous aurons connues. »

S’abonner
Notification pour
guest
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires
Suggestions de lecture

Polliniser cet article

Les engrais verts

Les bandeaux publicitaires affichés sur Art-Floral sont précédés de la mention « engrais vert ». Une métaphore horticole choisie pour apporter un brin d’humour, mais aussi pour rappeler que ce portail d’information 100% gratuit compte sur vous pour le soutenir dans son développement ! 

À l’instar d’un engrais vert, des gains publicitaires peuvent contribuer à la fertilité d’un site… 

Suivez Art-floral.fr sur FACEBOOK

Merci pour votre précieux soutien 🙏

0
Je commente cet article !x